Mon avis sur la polémique autour de la Périztocratie : Quand les convictions politiques deviennent-elles un obstacle à la liberté professionnelle ?

OPINION. La polémique autour de La Périztocratie dépasse, à mon sens, la seule personne de la jeune communicante. Elle pose une question beaucoup plus profonde sur notre rapport à la politique, au travail et à la liberté professionnelle des jeunes Camerounais.

Temkeng Tabonzong, leader jeune camerounais.

On entend régulièrement dire à la jeunesse : « La politique n'est pas un métier. Construisez d'abord votre vie, travaillez, entreprenez, développez vos compétences et votre expérience avant de vous engager politiquement. »

Je partage cette vision. Mais une question mérite alors d'être posée : une fois que le jeune a décidé de travailler, où doit-il travailler ?

 Doit-il uniquement travailler avec des personnes qui partagent ses convictions politiques ?

Doit-il refuser une opportunité parce que le dirigeant de l'entreprise appartient à un parti politique qu'il ne soutient pas ?

Et surtout, doit-on considérer qu'une collaboration professionnelle constitue automatiquement une adhésion politique ?

Pour moi, la réponse est clairement non Travailler avec quelqu'un ne signifie pas penser comme lui La Périztocratie explique exercer dans la communication, produire des contenus et développer des projets destinés notamment à être diffusés dans les médias Certains lui reprochent aujourd'hui d'avoir travaillé avec un média dont le dirigeant est politiquement engagé Pourtant, il faut savoir faire une distinction essentielle : une relation professionnelle n'est pas nécessairement une relation idéologique.

 Un journaliste peut travailler dans une entreprise dont le propriétaire a des convictions politiques différentes des siennes Un ingénieur peut travailler pour une entreprise dirigée par un militant d'un parti qu'il ne soutient pas Un enseignant peut exercer dans un établissement appartenant à une personnalité politiquement engagée Un communicant peut produire du contenu pour un média dont les responsables ne partagent pas nécessairement ses convictions.

 Est-ce que tous ces professionnels doivent démissionner ?

Si nous répondons oui, alors il faudrait avoir le courage d'assumer jusqu'au bout cette logique Prenons deux exemples qui devraient nous interpeller Guillaume Mbakam Chougha est député de la Menoua et dirige Green Oil. Les informations disponibles publiquement le présentent également comme un responsable politique du RDPC. Son entreprise emploie plusieurs centaines de personnes ; Green Oil indique elle-même employer plus de 500 personnes Emmanuel Chatué, fondateur et dirigeant de Canal 2 International et de Sweet FM, est également sénateur nommé en 2023 par le président Paul Biya.

Il faut alors poser une question très simple à ceux qui reprochent à un jeune de travailler avec un média dirigé par une personnalité politiquement engagée Les salariés de Green Oil qui ne partagent pas les convictions politiques de leur employeur doivent-ils démissionner ?

Les journalistes, techniciens, cameramen, monteurs, animateurs, commerciaux et autres employés de Canal 2 International qui ne soutiennent pas le RDPC doivent-ils quitter leur emploi ?

Évidemment que non Et c'est précisément là que se trouve le problème dans le raisonnement Nous devons accepter qu'une personne puisse travailler pour une organisation sans devenir idéologiquement identique à celui qui la dirige.

Et que dire des rapports entre politique, argent et opportunités ?

Le débat devient encore plus intéressant lorsque l'on regarde le fonctionnement de notre vie politique Au Cameroun, les relations entre politique, affaires, médias, mécénat, investissements et actions sociales sont anciennes et complexes.

Des responsables politiques sont également entrepreneurs Des entrepreneurs sont également responsables politiques Des hommes d'affaires financent des activités sociales Des personnalités politiques soutiennent des initiatives locales Des entreprises emploient des milliers de Camerounais.

Dans ce contexte, doit-on considérer que tous ceux qui bénéficient directement ou indirectement de ces activités ont nécessairement adopté les convictions politiques de leurs dirigeants ?

Cela n'aurait aucun sens.

 D'ailleurs, lorsqu'un responsable politique distribue du savon, de l'huile ou d'autres biens à des populations pendant une période électorale, le débat pertinent devrait porter sur la nature de cette pratique, son objectif politique éventuel et son impact sur le libre choix des électeurs.

Il existe notamment des exemples documentés d'actions de distribution de savons par Guillaume Mbakam, notamment des  cartons de savons.

 Mais même lorsqu'on critique politiquement les pratiques d'un responsable, cela ne signifie pas que les employés de son entreprise doivent être considérés comme politiquement responsables de ses choix.

C'est là toute la différence entre la responsabilité personnelle d'un dirigeant et celle de ses salariés.

Sinon, où devons-nous travailler ? C'est finalement la question que je voudrais poser.

Quelles sont les entreprises dans lesquelles vous voulez que les jeunes travaillent ? Si nous considérons qu'un jeune ne doit pas travailler pour un entrepreneur proche du pouvoir, très bien. Mais alors, donnons-lui une alternative.

S'il ne doit pas travailler dans un média dirigé par une personnalité politiquement engagée, où doit-il travailler ?

S'il ne doit pas collaborer avec un entrepreneur membre d'un parti politique, quelles entreprises lui sont autorisées ?

S'il doit refuser toute opportunité professionnelle provenant d'une personne dont les convictions politiques sont différentes des siennes, comment voulons-nous qu'il construise son indépendance économique ?

Nous ne pouvons pas demander à la jeunesse d'être autonome financièrement tout en lui imposant une sorte de certificat idéologique préalable pour chaque opportunité professionnelle.

Le piège du « camp » C'est peut-être l'un des problèmes les plus dangereux de notre société actuelle. 

Nous avons progressivement transformé beaucoup de relations professionnelles en relations politiques Tu travailles avec quelqu'un : tu es de son camp Tu apparais dans son média : tu soutiens ses idées Tu acceptes son financement : tu es acheté Tu participes à son événement : tu as retourné ta veste Tu prends une photo avec lui : tu as changé de position Cette logique enferme les jeunes dans des camps Elle les empêche de dialoguer Elle les empêche de collaborer.

Elle les empêche parfois même d'accepter une opportunité qui pourrait contribuer à leur développement professionnel.

Or une démocratie mature devrait produire exactement l'inverse : des citoyens capables de collaborer sans renoncer à leur liberté de pensée.

Il faut pouvoir travailler avec ceux qui ne pensent pas comme nous

Je peux parfaitement travailler avec quelqu'un dont je ne partage pas toutes les convictions.

 Cela ne signifie pas que je renonce aux miennes.

Je peux participer à une émission sans adopter les opinions de celui qui dirige la chaîne.

Je peux collaborer à un projet sans devenir membre du parti politique de mon partenaire.

Je peux accepter une opportunité professionnelle sans vendre ma conscience.

La véritable indépendance intellectuelle consiste justement à être capable de travailler avec des personnes différentes sans perdre son identité.

Critiquer, oui. Condamner sans comprendre, non.

 Je ne demande pas que la Périztocratie soit protégée de toute critique.

 Lorsqu'une personnalité s'expose publiquement, elle doit accepter les interrogations et les critiques.

Mais il faut distinguer la critique des choix du procès d'intention.

Avant de dire qu'une personne a retourné sa veste, qu'elle a abandonné ses convictions ou qu'elle s'est vendue à un camp, pourquoi ne pas simplement lui demander ce qui s'est passé ?

Une question peut parfois éviter une accusation injuste.

Et surtout, elle permet de préserver quelque chose dont notre débat public manque cruellement : la nuance.

La jeunesse camerounaise mérite mieux que cette logique

Nous voulons des jeunes entrepreneurs Nous voulons des jeunes communicants Nous voulons des journalistes Nous voulons des artistes Nous voulons des ingénieurs Nous voulons des chercheurs Nous voulons des acteurs de la société civile Nous voulons des jeunes capables de créer des entreprises et des emplois Mais pour y parvenir, ces jeunes devront nécessairement travailler avec des personnes différentes d'eux.

Ils devront négocier Ils devront collaborer Ils devront parfois travailler avec des personnes dont ils ne partagent ni les opinions politiques ni la vision de la société.

C'est normal C'est même une compétence indispensable dans une société démocratique.

La vraie question

Au fond, la polémique autour de la Périztocratie devrait nous conduire à une interrogation beaucoup plus importante :

Voulons-nous une jeunesse libre de construire son propre chemin ou une jeunesse obligée de demander l'autorisation politique avant chaque collaboration professionnelle ?

 Pour ma part, je préfère une jeunesse libre Une jeunesse qui peut travailler sans être soupçonnée Une jeunesse qui peut entreprendre sans être étiquetée Une jeunesse qui peut collaborer sans être accusée de trahison Une jeunesse capable de défendre ses convictions tout en respectant celles des autres La démocratie ne consiste pas uniquement à défendre la liberté de ceux qui pensent comme nous.

Elle consiste aussi à accepter la liberté de ceux qui pensent différemment Et si nous voulons réellement que les jeunes Camerounais construisent leur avenir, commençons peut-être par leur faire confiance.

La Périztocratie n'a pas besoin qu'on lui dise avec qui elle a le droit de travailler Elle a besoin, comme chaque jeune Camerounais, de pouvoir construire son parcours professionnel, défendre ses convictions et rester libre de ses choix C'est peut-être cela, finalement, la véritable indépendance.

TEMKENG TABONZONG

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