Kikot-mbebe, Lom Pangar, Memve’ele, Mekin, Nachtigal : l’audit après la dérive

Le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, a ordonné un audit du barrage de Kikot-Mbebe. La raison est simple à énoncer, mais lourde de conséquences : le coût du projet est passé de 650 milliards à au moins 1 620 milliards de FCFA pour une capacité de 500 MW. L'écart dépasse 970 milliards de FCFA.

À Paris, devant les dirigeants d'EDF, le ministre a attribué cette envolée des coûts à la pandémie de Covid-19, à la guerre en Ukraine et aux tensions au Moyen-Orient. Il a précisé qu'il ne s'agissait pas de mettre en cause les partenaires du projet, mais de garantir une gestion transparente et d'apaiser les tensions entre le conseil d'administration et la direction générale de Kikot-Mbebe Hydro Power Company. 

Cet audit intervient pourtant après une longue série de projets hydroélectriques où l'État a déjà payé le prix des erreurs de conception, de planification et de gouvernance. Le scénario est désormais bien connu : une annonce ambitieuse, des financements extérieurs massifs, des retards, des surcoûts, puis l'intervention du Trésor public.

Le barrage de Lom Pangar, d'une capacité de 30 MW, a coûté 240,9 milliards de FCFA. Son financement a été assuré par la Banque mondiale (66 milliards), la Banque africaine de développement (33 milliards), la BDEAC (20 milliards), l'AFD (39,3 milliards) et la BEI (19,7 milliards). La Banque mondiale avait pourtant suspendu une partie de ses financements en raison du non-respect des normes environnementales. Mis en service en 2017 pour le barrage puis en 2023 pour l'usine, Lom Pangar laisse encore derrière lui près de 19 milliards de FCFA d'impayés envers les entreprises et des indemnisations toujours attendues par les populations affectées. L'État a dû inscrire 19 milliards de FCFA au budget 2023 pour combler une partie de ces engagements.

Memve’ele, d'une puissance installée de 211 MW sur le Ntem, représente un investissement d'environ 450 milliards de FCFA. Le projet a été financé à 85 % par Eximbank China et à 15 % par l'État camerounais. En 2017, le Cameroun a dû contracter un nouvel emprunt de 83 milliards de FCFA auprès d'Eximbank China afin de financer les lignes d'évacuation de l'électricité, absentes du projet initial.

Mis en service en 2022, l'ouvrage ne délivre qu'environ 150 MW au réseau, avec des chutes pouvant atteindre 34 MW en période d'étiage, faute de barrage-réservoir en amont. Trois ans après sa mise en exploitation, l'État reste redevable de 16 milliards de FCFA à Sinohydro pour la route d'accès réalisée en préfinancement. Le budget 2026 n'en prévoit que 1,3 milliard.

Mekin, 15 MW sur le Dja, est le symbole de la dérive. Coût : 63 milliards pour 15 MW, soit plus 4 milliards le MW. Mis en service en 2016, l'ouvrage s'est arrêté presque aussitôt. Turbines défectueuses, études bâclées, lignes d'évacuation inexistantes. l'État a dû remettre la main au portefeuille pour relancer, puis arrêter à nouveau. Résultat : un barrage fantôme qui a englouti des dizaines de milliards sans éclairer un seul village de façon stable. Le contribuable a payé. L'électricité n'est pas venue.

Nachtigal, enfin, affiche une capacité de 420 MW pour un coût proche de 800 milliards de FCFA. Conçu sous la forme d'un partenariat public-privé, le projet réunit EDF (40 %), la SFI (30 %) et l'État du Cameroun (30 %), avec l'appui de onze bailleurs internationaux. Mis en service en mars 2025, il fournit environ 30 % de l'électricité du Réseau Interconnecté Sud.

Mais cette production repose sur une obligation contractuelle lourde : l'État doit verser près de 10 milliards de FCFA par mois à Nachtigal Hydro Power Company, que l'électricité soit effectivement consommée ou non. À la fin de 2025 et au début de 2026, les impayés atteignaient près de 70 milliards de FCFA. En janvier 2026, la trésorerie de NHPC était épuisée, le compte de réserve n'était plus alimenté et la société se trouvait en situation de défaut vis-à-vis de ses bailleurs.

Le point commun entre Lom Pangar, Memve’ele, Mekin et Nachtigal est sans équivoque. L'État mobilise des financements extérieurs, assume une part importante de l'endettement, puis intervient en dernier ressort lorsque les entreprises ne sont plus payées, que la production est inférieure aux prévisions ou que les clauses contractuelles deviennent financièrement insoutenables.

Auditer Kikot-Mbebe après une telle dérive n'est pas une démonstration de bonne gouvernance. C'est une opération de rattrapage. Protéger chaque franc public suppose d'évaluer rigoureusement les coûts avant le lancement des travaux, de publier un suivi financier trimestriel détaillant chaque avenant et chaque révision budgétaire, et d'établir clairement les responsabilités lorsque les dérapages surviennent.

À défaut, le Cameroun ne construira pas une véritable politique hydroélectrique. Il continuera d'accumuler des chantiers dont la facture finit invariablement dans les comptes de l'État. Et lorsque l'État paie les dérives, ce sont toujours les mêmes qui en supportent le coût : l'école, l'hôpital, les routes et les salaires.

 

Par Duke Atangana Etotogo

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