NGUINDRA : Comment une graine d’ail de l’Extrême-Nord est devenue une start-up camerounaise
Avec 15 000 FCFA en poche et une intuition ancestrale, Elham Bounou Mijilekoua a bâti en cinq ans une unité de transformation agro-industrielle qui rayonne jusqu’en Afrique centrale.
L’histoire commence, comme beaucoup de belles aventures, par une observation anodine. Elham Bounou Mijilekoua, originaire de l’Extrême-Nord, remarque chez son arrière-arrière-grand-mère — 115 ans, une vigueur qui force le respect — un rituel immuable : écraser l’ail avant de le consommer, l’associer au beurre de karité pour les soins du corps. La longévité de cette doyenne intrigue la jeune étudiante. Elle décide de comprendre.
Ce sera le point de départ d’une entreprise.
De l’intuition à la chimie
Doctorante en Sciences de Gestion à l’Université de Ngaoundéré, Elham n’est pas du genre à se contenter d’une conviction sans la vérifier. Avec des camarades de l’ENSAI, elle consacre huit mois de recherches à une question précise : pourquoi la plupart des consommateurs n’exploitent-ils pas réellement les vertus de l’ail ? La réponse est scientifique. Le mode de préparation conventionnel détruit l’allicine, le principal composé actif de l’ail aux propriétés thérapeutiques reconnues. Mal utilisé, l’ail n’est guère plus qu’un condiment.
Fort de ce constat, le groupe développe des procédés de transformation permettant de préserver les principes actifs de l’ail local de l’Extrême-Nord Cameroun. En 2020, avec 15 000 FCFA — à peine le prix d’un repas en ville — et deux kilos d’ail comme matière première, Elham lance sa première production.
La marque s’appellera NGUINDRA, mot de la langue guiziga signifiant “la chose de chez nous”. Le positionnement est clair dès le départ : valoriser le terroir, pas l’importer.
Une gamme qui dépasse la cuisine
À travers sa société SODEFA SARL, Elham commercialise aujourd’hui une gamme de six produits dérivés de l’ail : poudre, huile, alcool, purée, engrais naturels et vermifuges pour animaux. Ce dernier volet est révélateur de l’ambition transversale du projet — NGUINDRA ne s’adresse pas uniquement au marché alimentaire, mais aussi à l’agriculture et à l’élevage, deux piliers de l’économie rurale camerounaise.
Les volumes ont suivi. De deux kilos à ses débuts, l’entreprise traite désormais jusqu’à 100 kilos d’ail tous les deux mois, grâce notamment à des financements obtenus auprès du projet Filets Sociaux du MINEPAT, en partenariat avec la Banque mondiale. L’accélération la plus significative est venue du MINPMEESA : dans le cadre du programme GETEC 2025, Elham a bénéficié d’un financement de 18 198 406 FCFA pour moderniser ses équipements, renforcer sa capacité de transformation et engager la protection de sa marque NGUINDRA — une étape stratégique souvent négligée par les jeunes entrepreneurs.
Une reconnaissance qui s’étend
Les distinctions s’accumulent : Prix Étudiant Entrepreneur au Youth Connekt, titre d’Icône Jeune Entrepreneur de l’Adamaoua décerné par le MINJEC, portrait dans Cameroon Tribune sous le sobriquet de “Reine de l’Ail”, sélection parmi les 13 juniors entreprises de l’ENSAI au GETEC 2025, et présence confirmée à PROMOTE 2026. Elle figure également parmi les finalistes d’un programme conjoint OAPI-UNFPA ouvrant la voie à un accompagnement potentiel de 250 millions de FCFA.
Ses produits sont aujourd’hui distribués à Ngaoundéré, Garoua et Yaoundé, et commencent à emprunter les circuits régionaux vers la République centrafricaine.
À 28 ans, Elham Bounou Mijilekoua incarne une certaine idée du Made in Cameroon : celle qui part du local, s’appuie sur la recherche, et transforme un savoir-faire ancestral en valeur économique mesurable. L’ail de l’Extrême-Nord n’a pas fini de faire parler de lui.






