Éducation inclusive - le smartphone : l’œil des étudiants non-voyants
Grâce à l’intelligence artificielle et aux logiciels de lecture, une génération de déficients visuels brise les barrières de l’isolement à l’université au Cameroun.
L'écran est noir, mais la voix est claire. Dans les amphithéâtres bondés de Yaoundé, une révolution silencieuse se joue au creux de l'oreille. Le Smartphone ne permet pas seulement de téléphoner, naviguer sur internet ou gérer des e-mails ; ce téléphone intelligent s’impose comme une véritable prothèse numérique. Ce que confirment Hylan ETO’O ABANDA, Freddy KOKEU et Moïse TCHOUALA pour qui l'appareil n'est plus un simple gadget. En quelques années, l'intelligence artificielle (IA) a transformé le destin de ces étudiants dont le handicap les maintenait à l'ombre de la dépendance. Aujourd’hui, le Smartphone leur apporte la lumière de l'autonomie.
De la tablette au processeur : un pivot générationnel
Longtemps, l’étudiant non-voyant camerounais était l’homme du papier lourd et du poinçon lent. Benjamin MBELE, formateur à l’école inclusive PROHANDICAM, a connu cette époque du tout Braille dès 1981. « On perdait facilement ses cours, le Braille occupait un espace énorme », se souvient-il. Le Braille, faut-il le rappeler, est un système d’écriture et de lecture tactile à points saillants.
Aujourd’hui, le vent a tourné. L'informatique adaptée, portée par des logiciels universels comme TalkBack (lecteur d’écran Android qui énonce vocalement chaque élément touché) ou NVDA (logiciel libre permettant d'utiliser Windows via une synthèse vocale), permet de numériser le savoir.
Hylan ETO’O ABANDA, en 1ère année de sociologie à l’Université de Yaoundé I, reconnaît que le numérique a agi comme un véritable levier d'émancipation. Grâce à l’application Sullivan+, un outil de reconnaissance visuelle par IA, il a pu « dévorer » Le Dernier Jour d’un condamné de Victor HUGO, sa première lecture numérique. Un titre symbolique pour celui qui s’évade de la « prison » de l’illettrisme visuel. Pour lui, l’enjeu est limpide : « Être sur le même pied d’égalité que les personnes valides lors des concours nationaux ».
Pourtant, cette transition se heurte à des barrières culturelles tenaces. Freddy KOKEU, en 2e année à l’ESSTIC, confie : « Des enseignants se plaignent du bruit de la synthèse vocale, et certains camarades pensent que je triche quand je compose sur mon téléphone ». Ce fossé de perception souligne un manque de sensibilisation structurelle : alors qu'en France, l'article 47 de la loi du 11 février 2005 impose l'accessibilité numérique, et qu'en Allemagne, le Traité de Marrakech facilite l’accès aux œuvres publiées, l'étudiant camerounais doit encore négocier son droit à l'outil au cas par cas. Ces standards, qui visent une inclusion numérique totale à l'horizon 2030 au sein de l'Union Européenne, peinent encore à s'imposer comme une norme contraignante sous nos latitudes.
Le coût du clic : une IA à deux vitesses
Si le numérique est un levier, l’IA en est le turbo. Moïse TCHOUALA utilise Lookout (outil de Google identifiant les objets et documents en temps réel) ou Gemini pour traduire en audio les communiqués WhatsApp envoyés sous forme de photos. Mais la liberté a un prix. Un smartphone performant coûte souvent plus de 150 000 FCFA, soit près de trois fois le salaire minimum (SMIG) au Cameroun.
Au-delà du terminal, c'est le maintien de la connexion qui pèse. Ulrich KALDJOB, étudiant en Droit à Yaoundé II, dépense entre 8 000 et 10 000 FCFA par mois en internet. Un investissement colossal, partagé par Freddy, pour faire fonctionner des outils exigeant un flux de données constant.
Outre l’aspect financier, Moïse interpelle les géants de la Silicon Valley pour une uniformisation des technologies. « Il serait intéressant que les entreprises s’asseyent ensemble afin que les concepts soient les mêmes partout. Un emoji ou un bouton doit être décrit de la même façon sur Google, Apple ou Microsoft », plaide-t-il. Cet appel rejoint les préoccupations internationales sur la souveraineté numérique et l'éthique de l'IA : l'usager, qu'il soit à Yaoundé, Paris ou Berlin, reste tributaire d'algorithmes dont il ne maîtrise pas l'évolution.
Le silence des institutions
Si les enjeux sont planétaires, les solutions immédiates restent suspendues aux politiques nationales. Floréal Serge ADIEME, maître de conférences à l’ENS de Yaoundé et lui-même enseignant non-voyant, souligne ce décalage : « L’État reste au niveau législatif, mais les lourdeurs administratives font qu'il réagit plus lentement que les individus. Pour le moment, rien n'est prévu pour l'IA ».
Sollicité pour témoigner des actions menées pour favoriser cette démarche vers le numérique pour les étudiants déficients visuels, le Ministère des Affaires Sociales du Cameroun n'a jusqu'ici pas donné suite à nos requêtes. Ce silence laisse, pour l'heure, l'équipement individuel à la charge exclusive des usagers. Si le ministère a soutenu des initiatives par le passé avec l'association française Valentin Haüy, « même pour moi, s'équiper nécessite un coût supplémentaire. Cela relève surtout du mécénat privé », précise l’enseignant.
Malgré ces freins, Benjamin MBELE refuse la fatalité. Pour lui, le Braille et le numérique sont des alliés : le premier pour l’orthographe, le second pour la vitesse. Le formateur lance un plaidoyer aux familles : « Ne cachez plus les enfants handicapés à la maison. Amenez-les vers les centres de formation ». La technologie est ici une promesse de citoyenneté permettant à l'étudiant de prendre enfin sa place dans la société.
En bousculant les codes de l'amphi, ces étudiants réécrivent le contrat social du handicap. Si l'IA fait craindre un déclin de l'effort intellectuel, pour celui qui ne voit pas, elle est le chemin le plus court vers l'inclusion académique et professionnelle. Car au bout du compte, le smartphone devient un pont vers un monde où lire n'est plus un privilège, mais un droit universellement accessible.
Steve WANDJI






