Dans sa clinique naturelle du Marché Tanko, Elisabeth Yuwun soigne malgré la crise

REPORTAGE. Déplacée interne originaire de Kumbo, le docteur traditionnel Elisabeth Yuwun a transformé un coin du Marché Tanko de Bonabéri, dans l’arrondissement de Douala 4ème, en clinique traditionnelle. Derrière les étalages de remèdes naturels certifiés, une femme d’exception jongle entre soins, orphelinat et combat pour la survie.

C’est dans les allées animées de ce que se niche l’improbable clinique du Dr Elisabeth Yuwun. Ce vendredi 27 mars 2026, des jeunes pensionnaires de son orphelinat nous conduisent vers son bureau avec un naturel désarmant. Quelques minutes plus tard, elle apparaît, le sourire aux lèvres, dans une sérénité qui tranche avec le bouillonnement du marché environnant. Elle parle pendant vingt-trois minutes. Elle n’a pas besoin d’en dire davantage.

Tradi-praticienne certifiée et chef coordonnateur du Syndicat national des travailleurs du secteur de la médecine au Cameroun pour les régions de l’Ouest, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, Dr Elisabeth Yuwun n’a pas choisi Douala par goût de la ville. Elle y a fui. Originaire de Kumbo, dans le département du Bui, elle fait partie de ces milliers de déplacés internes arrachés à leur quotidien par la crise socio-sécuritaire qui ronge la région anglophone du Nord-Ouest. « Dès que je m’éloigne de ma maison, tout change », lâche-t-elle, sans amertume mais avec le poids de l’évidence.

D’une brousse de Kumbo aux congrès africains

La trajectoire de cette femme n’est pas ordinaire. Tout commence dans un village sans hôpital, sans argent, avec un père qui refuse de payer la scolarité de sa fille. Elle travaille, paye elle-même ses études, soigne les blessures des voisins avec des plantes. Les guérisons parlent pour elle. Elle se forme à l’école; elle voyage au Nigeria, en Inde, au Niger, au Bénin.

« C’est là que j’ai compris que tous les médicaments qu’on consomme viennent des plantes », dit-elle. Mariée, mère de huit enfants, abandonnée par un mari qui prend une autre femme, elle aurait pu s’effondrer. « Je me suis dit que je n’allais pas tomber. J’allais laisser, mais je n’allais pas tomber. » Elle crée une ferme de légumes de 3 hectares, puis une autre de piment de 2,5 hectares. Elle mobilise 160 femmes du village, leur distribue des plants, les alphabétise dans un centre de formation qu’elle monte de ses propres mains. Des jeunes désœuvrés reçoivent de l’argent pour cultiver 25 hectares de tomates. La première récolte rapporte 12 millions de francs CFA. « Nous ne savions jamais que l’argent venait de la terre. »

Aujourd’hui, des prix reçus au Nigeria, en Égypte, à Malabo et au Maroc témoignent d’une reconnaissance qui dépasse les frontières camerounaises. L’Union africaine l’a invitée à un séminaire, tous frais payés, pour partager son expérience.

Une clinique dans le marché, des orphelins sur les bras

Mais à Bonabéri, la réalité est plus rugueuse. Sa clinique s’est installée dans un espace du Marché Tanko qu’elle a elle-même débarrassé de ses déchets. Un gestionnaire l’a depuis traînée en justice, lui réclamant déjà 600 000 francs CFA. Les factures d’eau atteignent parfois 90 000 FCFA, celles d’électricité 170 000 FCFA par mois, à cause du nombre d’enfants sous son toit. Les jours sans ressources, elle cuit du plantain sans accompagnement. « Je suis seule », répète-t-elle, sans dramatiser.

Elle emploie six veuves dans son centre de Nganderi, les rémunère entre 100 000 et 120 000 FCFA selon leur niveau. Elle guide 80 femmes déplacées à Douala. Elle a récemment distribué des livres scolaires à 213 enfants qui n’en avaient pas. Quand elle s’adresse aux veuves séropositives qu’elle dit avoir traitées, son conseil est presque maternel : « Vous ne devez pas vous ouvrir à n’importe quel homme. Vous avez des enfants à élever », conseille-t-elle.

L’hôpital traditionnel comme horizon

Ses projets ne sont pas des rêves de façade. Elle veut construire un orphelinat digne de ce nom, développer une agriculture mécanisée — un tracteur lui manque cruellement — et bâtir un hôpital traditionnel à plusieurs étages, avec de l’oxygène naturel, de l’eau naturelle, des soins holistiques. Un espace qui attirerait des patients venus d’Europe, d’Asie, d’Amérique. Elle interpelle directement le président Paul Biya pour qu’il contribue à ce chantier. « Personne ne mourra au Cameroun si j’ai les moyens d’aider », affirme-t-elle.

À la fin de l’entretien, elle nous fait visiter sa clinique. Les médicaments traditionnels sont certifiés ; elle explique le processus de fabrication avec la précision de quelqu’un qui connaît chaque plante par son nom et ses effets. Dans ce marché de Bonabéri où la vie s’entasse et se débat, le Dr Elisabeth Yuwun soigne, instruit, héberge et résiste. Sans soutien institutionnel, sans confort. Avec une obstination qui, à elle seule, force le respect.

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Dans sa clinique naturelle du Marché Tanko, Elisabeth Yuwun soigne malgré la crise
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